A mon avis, développer un style graphique qui vous soit propre et donc reconnaissable est vraiment l’ambition de base pour tout artiste digne de ce nom quel que soit son domaine d’activité.
Pouvez-vous présenter votre parcours ? Comment devient-on peintre héraldiste au XXIe siècle ? Et d’ailleurs pourquoi l’héraldique ?
J’ai commencé ma carrière au 1995. Après des études de Lettres modernes et d’Histoire contemporaine à l’Université de Grenoble, on m’a proposé un poste de professeur d’Histoire-Géographie et de Français dans un lycée professionnel de Romans-sur-Isère (Drôme) qui a été très formateur pour moi. Cependant, ce n’était pas ce que je souhaitais faire de ma vie. C’est pourquoi après une année scolaire, je me suis dit que revenir à ma passion était la meilleure des solutions pour moi. Je suis passionné par l’héraldique depuis l’enfance et puis j’ai toujours beaucoup dessiné. De nombreux confrères et amis héraldiste souffrent du même syndrome contracté au cours de l’enfance ! Je me suis lancé corps et âme dans cette aventure folle car sans filet.
À quoi ressemble votre journée type de travail ?
Le matin, je suis beaucoup plus disposé à réaliser mes créations sur ordinateur. L’après-midi, je travaille à la main sur les tableaux (travail au trait et mise en couleur à la main).
Quelle est la proportion de création originale vs interprétation graphique d’armoiries existantes ? Et d’ailleurs quel profil ont vos commanditaires (si tant est qu’il y est un profil type) ?
Ma spécialité est la création d’armoiries et je suis reconnu pour cela. Ma clientèle me demande donc à 80/90% des création d’armoiries. Il n’y a pas de profil type sauf un fort besoin d’identité et également un fort sentiment d’appartenance à sa famille.
Vos créations sont 100% non numériques. Quelles techniques utilisez-vous pour réaliser vos œuvres ?
Je dessine des éléments de mes tableaux au trait à l’encre à la main puis je les scanne et intègre grâce à Photoshop. Ce procédé me permet de travailler assez vite et de pouvoir effectuer facilement tous les changements que me demandent mes clients. Si je travaillais sans cet assemblage numérique, le processus de mise en place de la composition jusqu’à l’esquisse finale serait très long et très fastidieux… Je travaille au trait dans un premier temps (dessin définitif sur papier aquarelle) puis je passe à la mise en couleur numérique. C’est sur cette base que mon client me donne son accord pour la version finale peinte à la main selon une technique mixte d’encre et couleur proprement dite avec l’aquarelle et la gouache en commençant par les couleurs les plus claire jusqu’au plus foncées. Après la mise en couleur, je repasse tous les traits à l’encre. Quand le tableau est achevé je le scanne en 300 ppp sachant que j’avais fait de même pour le dessin final au trait. Ces fichiers numériques sont envoyés à mon client et archivés de mon côté.
Comment caractériseriez-vous votre style graphique ? A quoi reconnait-on une œuvre de Laurent Granier ?
Il m’est difficile de répondre à cette question. On dit que j’ai un style qui se rapproche de celui de la ligne claire en BD un peu comme Hergé… En tout cas, ceux qui ont un peu de culture visuelle sont capables de reconnaître mes travaux. Il y a longtemps, une personne qui dénigrait mon travail sur Wikipédia reconnaissait néanmoins mon talent de coloriste…! A mon avis, développer un style graphique qui vous soit propre et donc reconnaissable est vraiment l’ambition de base pour tout artiste digne de ce nom quel que soit son domaine d’activité. Si tel n’est pas le cas, vous ne pouvez être qu’un copieur et au pire un pilleur. C’est d’ailleurs hélas une tendance pour certains pseudo-artistes numériques en manque d’inspiration et n’ayant aucun sens éthique…
Vous êtes un peintre héraldique mais vous êtes aussi un héraldiste complet puisque vous faites également des enquêtes héraldiques (pour vérifier une antériorité par exemple). Y a-t-il une enquête particulièrement qui vous a marqué ?
Oui, je me défini comme héraldiste et peintre héraldiste du fait de mes compétences dans les deux domaines. Pas de dossier particulièrement marquant mais il y a tout de même eu quelques objets exceptionnels dont j’ai identifié les commanditaires ce qui procure un grand sentiment de satisfaction. Il y a également quelques rares échecs cuisants.
Petite anecdote : vous avez participé à un film (Les Aristos NDLR). Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?
Beaucoup de stress car dans le cinéma tout se fait toujours au dernier moment. Il faut donc travailler très rapidement pour ne pas perturber l’élaboration du film. J’ai dû tout arrêter pour réaliser cette commande en quelques jours. Franchement, je ne suis pas très désireux de réitérer l’expérience
Sur votre site vous vilipendez tous les abus liés à l’héraldique : dans l’ordre les charlatans, les usurpateurs (de titres et couronnes nobiliaires), les faux ordres de chevalerie, l’usage illicite de décorations, la protection faussement officielle que propose certaines associations, les fausses lettres patentes, l’ésotérisme en héraldique, la soi-disant hiérarchie des heaumes et les couronnes de chevalier fantaisistes. C’est votre côté révolté ?
Sûrement et j’assume ! mais je pense que c’est cas de tous les passionnés car je suis vraiment passionné par l’héraldique. J’ai donc du mal à supporter que certaines personnes traînent notre belle discipline dans la boue. Je suis toujours étonné et peiné de constater que de soi-disant professionnels profitent de façon éhontée du manque de connaissance du grand-public pour faire de l’argent en le roulant dans la farine.
En fait, le développement de l’internet à produit de grands bienfaits pour les héraldistes avec la numérisation des archives de grandes bibliothèques et archives et la possibilité de communiquer entre nous facilement et de médiatiser nos œuvres entre nous et avec le public notamment par le biais des réseaux sociaux. En revanche, cela a encouragé une ribambelle de personnes souvent hélas incompétentes et/ou malhonnêtes à essayer sans aucune vergogne de monnayer leurs services héraldiques sur les réseaux malgré leur nullité… Depuis mes débuts, j’ai choisi de travailler et d’agir avec droiture dans le respect stricte de l’éthique. Je m’en félicite tous les jours. A ce propos, j’aime beaucoup cette devise : bien faire et laisser dire ! Je pense et c’est fondamental pour moi, que l’honnêteté est le pilier de toute relation humaine saine.
Et pour conclure, revenons à vous : vous portez des armes familiales historiques. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?
Depuis mes débuts, je n’ai pas eu trop le temps de travailler sur l’histoire de ma famille. Je verrai cela lors de ma retraite et si cela intéresse mes filles. Je descends d’une famille de la petite noblesse de robe savoyarde, des serviteurs des ducs de Savoie qui a émergée au XVIe siècle et qui est vite retombée dans le petit peuple par manque de moyens financiers. Je n’en tire aucune gloire ni aucun snobisme, ce n’est pas mon genre. Quelqu’un (mais qui ?) a dit très justement : peu de généalogie rend snob, beaucoup rend humble. J’aime la simplicité de mes armoiries et l’alliance rare du sinople et de l’argent. Je suis très heureux d’avoir pu créer mon cimier moi-même qui est le reflet fidèle de ma personnalité.
Propos recueillis en septembre 2024
Illustrations Laurent Granier
Découvrir le site de Laurent Granier héraldiste
Le loup est peut-être l’animal héraldique le plus difficile à représenter. J’ai pris le parti de faire féroce (grand méchant loup).
Portrait de Laurent Granier
Extrait du reportage Jamais blasé de nos blasons diffusé sur TF1 le 3 janvier 2024.